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Pâques 1915, le homard aux cornichons

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Il y a cent ans, Pâques tombait un 4 avril.

La bibliothèque conserve la mémoire de ce jour à travers deux menus de soldats, dont l’esprit est radicalement différent.

L’un est d’humeur potache. 

Déjeuner de Pâques du 88e R.I.

Déjeuner de Pâques du 88e RI, 4 avril 1915. BM Dijon, M III-2349

 

C’est le menu du 88e Régiment d’Infanterie, stationné en Argonne. Il représente des scènes de la vie quotidienne des poilus traitées au second degré : un soldat s’adonne à la peinture – sac au dos et au son des petits oiseaux -, d’autres font de la musique et hurler le chien, un autre satisfait un besoin naturel en lisant le Bulletin des Armées, ceux qui font la popote ont déjà mis à griller deux cochons et s’apprêtent à embrocher un soldat allemand dont le morceau de pain KK est tombé à terre, les oreilles d’un lapin braconné dépassent du panier du cuistot en sabots, un soldat allume un canon remplacé par un fût de moutarde, un dernier, assis dans l’herbe, tape son rapport sur sa Remington. La liste des plats, à base de morue en veux-tu en-voilà, fait partie elle-aussi de l’histoire. Chers lecteurs, si vous comprenez à quoi fait référence cette pléthore de poissons, éclairez-nous ! J’ai imaginé qu’il s’agissait de dire que, dans une tranchée, Pâques n’est guère plus gai que le Vendredi saint… mais je doute que ce soit la bonne explication ! 

Le second est bien plus sérieux, mélancolique même.

Repas de Paques.

Repas du 10e génie, Compagnie 20/11, 4 avril 1915. BM Dijon M IV-442

 

C’est le repas du 10e Génie, Compagnie 20/11, donné à Camblain-l’Abbé (Pas-de-Calais). L’illustration ronéotypée a été réalisée pour l’occasion : en haut, un avion vole parmi les cloches pascales, en bas, un soldat regarde le soleil de la paix se lever sur une vallée enfin paisible (la mauvaise qualité de l’impression rend difficile la lecture des détails ; le village est-il en ruines ?) ; colombes et rameau d’olivier sont là pour appuyer le message : la fin de la guerre tant attendue, et par ailleurs d’actualité, en cette période de Pâques longtemps considérée en Europe comme un temps de trêve. Une allusion guerrière cependant, comme on en trouve souvent sur les menus : le vin est « vin-crou-mourir » faisant référence au discours offensif de l’Etat-major.

En effet, ne nous laissons pas aveugler par l’aspect paisible de ces deux images. Voici ce que raconte Maurice Genevoix de Pâques 1915 dans Ceux de 14 (pages 641-642). Il sera grièvement blessé au bras peu après, le 25 avril, et évacué du front.

Le 4 avril, jour de Pâques, des Eparges.

Pâques fleuries [Dimanche des Rameaux], il y a huit jours… Depuis hier la pluie tombe, continuelle, violente par instants ; et elle délaie, cette pluie maudite, la boue, l’éternelle boue des Eparges. Nous sommes dans une galerie de mine, obscure et puante ; des madriers sur nos têtes et, sous nos corps, la terre nue. Non, tout de même : en arrivant cette fois-ci, nous avons trouvé un peu de paille répandue ; chaque fois qu’on met un pied dehors, on ramène des paquets de boue ; la paille est devenue fumier.

Encore plus de deux jours à stagner dans ce trou, sans autre horizon que le carré du ciel au bout de la galerie, brouillé de pluie, gris et sale. On se lave les mains en les frottant l’une contre l’autre, pour effriter la croûte de boue qui les durcit ; on mange, dans les gamelles souillées de paille et de poussière, des morceaux de homard baignant dans des flots de vinaigre, parmi des miettes de cornichons hachés : on appelle ça, naturellement du homard à l’américaine ; les raffinés versent par-dessus leur ration d’eau-de-vie de grains…

En somme, on est assez content. Il ne pleut point dans la galerie ; il y a cinq mètres de terre par-dessus les planches du coffrage : tout cela est très appréciable au bord de la pluie qui ruisselle, bien davantage encore quand un « gros hobu » percute là-haut, et qu’il tombe seulement, dans le homard aux cornichons , un tout petit grain d’argile sèche.

On voudrait bien que ça dure jusqu’à la relève.

Caroline

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1 Reponse

  1. Mireille Poulain-Giorgi 7 avril 2015 / 7 h 56 min

    Je viens de lire le petit passage suivant, dans le bouquin
    LES MILLE ET UNE FETES
    Petite conférence sur les religions – Bayard – Elisabeth de Fontenay
    page 43

    Question: Vous avez dit que les chrétiens ne mangeaient pas de viande le vendredi parce que c’était le jour de la mort de Jésus. Est-ce que c’est pour ça que l’on dit souvent que le vendredi c’est le jour du poisson?

    Réponse d’E. de F.: « Oui, l’interdiction catholique de consommer de la viande le vendredi fait qu’on mangeait du poisson, et même le vendredi saint, qui est le jour de la mort de Jésus Christ, on mangeait, en France, un plat qui s’appelle LA BRANDADE DE MORUE. »

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