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Manger et boire entre 1914 et 1918. CR 13. Le pain en Allemagne par Nina Régis

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tranche-KK

Tranche de pain KK conservée par un prisonnier de guerre anglais. Imperial War Museum, EPH 5677

La dernière intervention de la partie consacrée à la vie quotidienne des civils s’intitulait “L’alimentation à l’arrière en Allemagne : représentations du pain et expériences de guerre” et était proposée par Nina Régis.

Nina Régis est titulaire d’un master en histoire travaillé sous la direction de Stéphane Audoin-Rouzeau à l’EHESS, sur l’expérience de la faim à travers les discours autour du pain et de l’alimentation à l’arrière en Allemagne. Elle prépare actuellement l’agrégation d’allemand.

En 1914, l’Allemagne ne connaît plus la faim mais, dépendant des importations pour plus d’un tiers de son approvisionnement, le pays sera vite impacté lourdement par le blocus imposé par les Alliés. Le chiffre est controversé mais on parle de 700 000 personnes mortes de faim ou de maladies liées pendant la période. Le pain fait partie des aliments les plus utilisés et représentés car fondement de l’alimentation. Nina Régis va nous parler de deux pains : le fameux pain KK, K pour Krieg (la guerre), Kartoffel (la pomme de terre) mais aussi Kleie (le son) et le pain noir de guerre.

Les représentations officielles du pain

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Mangez du pain noir ! Le seul bon pain noir est le pain complet Kara. Affiche de 1914 (?). Barch. R86-5478

Le pain allemand de guerre est un pain noir que la propagande travaille à faire passer pour un pain historique, national, qualitativement et gustativement bon : c’est le pain complet Kara, kara signifiant noir en turc. Des affiches incitent les Allemands à manger ce pain : Eβ schwartz Brot. Le pain pourra aussi servir d’image d’opposition entre Français, qualifiés de mangeurs de blé, et Allemands, mangeurs de KK, comme sur ces deux illustrations représentant des enfants.

L’affiche allemande, méthode coué, montre deux enfants joufflus et bien nourris disposant chacun d’un gros bol et d’une épaisse tartine ; la légende précise : Wir lassen uns nicht aushungern ! c’est-à-dire ‘Nous ne nous laisserons pas affamer !’

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illustration-enfants-pain-franceLa carte postale française quant à elle utilise deux portraits : un petit garçon coiffé du képi français mord à belles dents dans une tartine de confiture et dit à un petit Allemand pleurant sous son casque à pointe : le pain KK c’est pour les Boches. Car pour nous, il est trop moche.

Comme en France, on soumet les enfants à la propagande de guerre. Dans une rédaction intitulée ‘Notre pain de guerre’, une fillette de 12 ans écrit : Les Anglais sont nos pires ennemis, car ils tentent de nous affamer. C’est pour cette raison que l’on fabrique du pain de guerre, pour économiser des provisions […]. Notre pain de guerre est un pain assez noir.

Une assiette patriotique représentant à nouveau une petite fille affirme : Besser K Brot als kaa Brot ! (mieux vaut du pain de guerre que pas de pain).

Malgré ces tentatives de persuasion, les témoignages sont critiques comme dans les souvenirs d’Ernst Gläser : Le pain se prêtait très bien au modelage de petits hommes. C’était comme de l’argile, signifiant ainsi la mauvaise apparence et la mâche désagréable de cet aliment.

Les nouvelles pratiques

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File d’attente

Le pain est un des aliments les plus rationnés, l’on fait la queue longtemps pour en obtenir, on prend l’habitude de la garder sous clé ; Nina Régis cite même cette pratique surprenante d’allonger le temps de sommeil des enfants (Qui dort dîne…).

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« Cherchons de la farine de paille et de sang en très grande quantité », petite annonce parue dans le Berliener Tageblatt, 11 juin 1916. (BArch. R86-2210)

Elle en vient aux tests gouvernementaux pour fabriquer des ersatz  au pain : le ministère de l’Intérieur essaiera la farine de bois, d’écorce, de paille pour remplir les estomacs. Suite au rapport Rubner en janvier 1915 et aux risques repérés de malaises et maladies, on rejette ces produits mais face à la réalité de la famine et aussi parce que l’Etat plie devant les industriels, l’autorisation tombe en septembre 1916 pour les farines de bois et paille. On constate même que la pratique avait devancé la loi : Nina régis nous montre en effet des petites annonces d’industriels recherchant de la paille et du sang.

Les expériences de la faim

En 1916, la situation est tellement critique que les représentations du pain disparaissent en Allemagne. Les clivages se multiplient et s’aggravent : ville / campagne ; arrière / front* ; milieux sociaux.

* Si vous avez vu le film Quatre de l’infanterie de Pabst, vous vous rappelez peut-être la scène de retour dans sa famille du soldat Karl en permission, que les civils considèrent comme un privilégié car mieux nourri, et des différences sociales exprimées par la figure du boucher dont la femme de soldat devient la maîtresse pour améliorer son quotidien.

Nina Régis cite deux sources.

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Affiche lithographiée, 1919. (Rehse Archiv für Zeitgeschichte und publizistik, DLC)

La première est une affiche exigeant des lecteurs : Bauern, tut euere Pflicht. Die Städte hungern (Paysans, faites votre devoir. Les villes ont faim) sous une composition dramatique dont le berceau du bébé occupe le centre, entouré de femmes pleurant et montrant la boîte à pain vide.

La seconde est une citation de l’ouvrière Anne Pöhland en juin 1916 qui exprime les différences entre les classes populaires qui ont faim, qui n’ont que “des pommes de terre destinées aux cochons et du pain sec” et les classes aisées aux fenêtres desquelles on peut sentir “les odeurs de rôti et observer que de belles conserves et des fruits avaient été apportés”, différences qui mèneront à la révolte.

Quelques précisions sont apportées suite à de nombreuses questions de la salle.

Les deux pains, noir et KK, semblent avoir coexisté pendant la guerre sans que l’on sache dans quelles proportions ; les soldats recevaient du pain KK ; le pain KK est consommé en petits morceaux dans la soupe.  Puis Anne Rasmussen apporte un complément intéressant sur le pain de guerre français qui n’a rien à voir avec l’allemand (en France le pain de guerre est un biscuit sec destiné aux vivres de réserve des soldats qui le réhydrateront avant consommation, il n’est pas lié à la famine) et sur l’utilisation du sang dans les farines (il remplace l’eau, provient des abattoirs, dans une logique d’utilisation de tout ce qu’il est possible de garder ; Anne Rasmussen rappelle aussi que le sang était consommé fréquemment à cette époque, voir notamment ce qu’elle évoquait sur la zomine lors de son intervention).

A venir très vite : un article sur ces morceaux de pain conservés dans des musées !

Caroline

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3 Responses

  1. Mireille Poulain-Giorgi 25 février 2015 / 15 h 28 min

    Francis Ponge, « Le pain », Le Parti Pris Des Choses

    Le pain

     » La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause de cette impression quasi panoramique qu’elle donne : comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, – sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente. Ce lâche et froid sous-sol que l’on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable… Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.
    Francis Ponge – Le parti pris des choses (1942)

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