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La Mort du cuisinier

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Comment meurt un cuisinier ? Avec panache bien sûr ! Et sans perdre une once de son sens de l’humour. C’est du moins le cas du cuisinier Mignot, qui fait face à la Mort dans La danse des morts, comme elle est depeinte dans la louable et celebre ville de Basle, pour servir d’un miroir de la nature humaine, un ouvrage imprimé pour la première fois en 1744. Notre exemplaire comprend le texte en français et en allemand (la page de titre en allemand est datée de 1744, la page de titre en français de 1756).

Cette Danse des morts est illustrée de 42 vignettes sur cuivre gravées par Chovin, d’après la suite réalisée par Matthaüs Mérian l’Ancien au milieu du 17e siècle. Elle représente la danse peinte en 1440, lors du Concile de Bâle, sur un mur du cimetière des dominicains de la ville. La face interne du mur du cimetière était ornée d’une danse macabre, qui a été restaurée de nombreuses fois depuis la fin du 16e siècle (avec des modifications), et qui a finalement disparu en 1806, lors de travaux d’agrandissement. Une importante épidémie de peste sévissait à l’époque de la création de cette peinture, et le nom de l’artiste original en est inconnu. Il nous en reste aujourd’hui 18 fragments, conservés au musée historique de Bâle.

Grâce à ses différentes copies, nous savons que la Danse des morts de Bâle représentait 39 personnages : le pape, l’empereur, l’impératrice, le roi, la reine, le cardinal, l’évêque, le duc, la duchesse, le comte, l’abbé, le chevalier, le juriste, l’édile, le chanoine, le docteur, le gentilhomme, la noble dame, le marchand, l’abbesse, l’estropié, l’ermite, le jeune homme, l’usurier, la jeune fille, le musicien, le héraut, le maire de village, le bailli, le bouffon, l’épicier ambulant, l’aveugle, le juif, le païen, la païenne, le cuisinier, le paysan, le peintre, la femme du peintre.

La mort du cuisinier 15860 La danse macabre 15860 18e

La Mort tire notre cuisinier par la main et l’entraîne avec elle, tandis que dans ce mouvement Mignot verse à terre le contenu de sa jatte de crème. Cet aliment qui se répand à terre est certainement une représentation supplémentaire, si besoin en était, de l’inévitable fin de la vie et de la vanité des choses matérielles.

En effet, le motif de la danse macabre, qui apparaît en peinture et en littérature au 15e siècle, revêt un sens moral et religieux : l’inéluctabilité et la soudaineté de la mort, le pourrissement du corps, mais également l’égalité de tous devant ce destin funeste. Petits et grands, riches et pauvres, se retrouveront face à elle. En conséquence de quoi personne, du pape au paysan, ne doit oublier la vanité des biens matériels et se préparer, par une vie de vertus, à rejoindre l’au-delà : voilà le joyeux message délivré par ces squelettes entraînant les vivants dans leur danse, jusqu’à la tombe. Chaque personnage dialogue avec la Mort, qui lui rappelle qu’il doit renoncer à tout ce à quoi il tient.

Cela donne naissance à des textes parfois très drôles, comme, précisément, le dialogue entre notre cuisinier Mignot et la grande Faucheuse* :

La Mort au Cuisinier :

Voici Mignot, en son vivant,

Petit yvrogne & gros gourmand :

Il paroit que le Camarade

N’est ni trop vieux, ni bien malade ;

Il est gras & dodu, bref il est ragoutant.

Je vais essaïer, à l’instant,

De le mettre en Capilotade :

Un tel mets, pour les vers, ne seroit pas fade ;

Quoi que sans assaisonnement

Je gage, qu’à leur goût, il sera friant,

Qu’ils le mangeront sans salade.

Réponse du Cuisinier à la Mort :

Je vous prens à témoins,

Messieurs, de l’injustice

Que la Mort me fait à vos yeux

D’un Cuisinier habile on sait que l’artifice

A la santé de l’homme est plus pernicieux

Que les soins, les chagrins, les travaux, & les veilles ;

Et que de mes ragouts les dangereux apas

Fait avaler dans un repas La Goute, la Gravelle, & cent choses pareilles ;

Enfin, que par mon art j’en ai plus fait périr

Que Galien n’en put guérir ;

Mais tandis qu’à gogo je vis dans ma Cuisine,

L’ingrate Mort, malgré cela,

Veut, de mon pauvre corps, régaler la vermine :

Qui sait quel sort mon âme aura ?

Loin de chercher à vanter les mérites et les vertus de sa profession, Mignot traite la Mort d’ingrate… elle qui vient le prendre, alors même qu’il lui fournit de nombreuses victimes, gourmands ayant trop tâté de sa tambouille !

La Danse des morts de Bâle est l’un des nombreux documents issus de nos « horribles collections », et présentés samedi 31 octobre dernier, à l’occasion d’Halloween, dans les salles anciennes de la bibliothèque plongées dans le noir. Au menu : alchimie, sorcellerie, danse avec la Mort, virée en Enfer, retour parmi les morts-vivants auprès des vampires, contes de fées cruels et enfin… livres d’horrible cuisine. En compagnie d’un public qui a bien joué le jeu, et quelques personnes qui n’ont pas eu peur de se déguiser !

* La personnification de la Mort revêt différents attributs au fil de l’histoire de l’art : cela peut être une lance, un dard ou une faux à la fin du Moyen-âge et au début de l’époque moderne. Elle est souvent représentée avec des attributs royaux, en particulier dans les Triomphes de la Mort. Ici, notre squelettique ami a profité de sa visite professionnelle pour embrocher un poulet sur sa lance : à se demander où elle met tout ça !

Marie

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3 Responses

  1. Mireille Poulain-Giorgi 3 novembre 2015 / 8 h 23 min

    Bonjour Marie,
    Toujours très intéressant de vous lire.
    Pour rester dans la danse macabre, les vanités, voici une épitaphe latine:

    Quod superest homini, requiescunt dulciter ossa,
    nec sum sollicitus ne subito esuriam,
    et podagram careo, nec sum pensionibus arra
    et gratis aeterno perfruor hospitio.

    CIL. 6, 7193 a/B. 1247

    Ce qui suffit à tout humain: mes os reposent doucement. Je ne me soucie plus d’être pris de fringale. Je n’ai plus mal aux pieds; plus à gagner les arrhes payant mon loyer; et trouvé, qui plus est, un logis éternel – gratuit.

    (Colombarium de la via Latina, inscription d’Ancarénus Nothus, mort à 43 ans)

    Tombeaux romains – Anthologie d’épitaphes latines – traduit du latin par Danielle Porte – Ed. Le Promeneur – 1993

    • Happy Apicius Happy Apicius 7 novembre 2015 / 15 h 40 min

      Bonjour Mireille,
      J’ai failli appeler Mathilde à la rescousse, avant de voir la traduction de l’épitaphe (mes cours de latin sont très loin).
      Plus de fringale… Mais c’est bien dommage, pauvre homme que voilà ! 😉

      • Happy Apicius Happy Apicius 7 novembre 2015 / 20 h 06 min

        Mon latin commence à être un peu rouillé aussi…
        Voilà une chouette épitaphe (ça me rappelle mes cours d’épigraphie !)
        Mathilde

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